Drei tage in Lille...
Voilà trois heures que le train en provenance de Munich est arrivé en gare de Lille. Trois heures qu' Anna est là, seule, à observer la fontaine non sans avoir été dérangée par plusieurs jeunes hommes en quête d’une cigarette, d’une pièce voire d’un plan cul pour finir la soirée.
Quelle idée de choisir une ville nordiste de France pour changer de vie. Mais à 18 ans à peine sonnés, on reste figé sur ses idéaux de jeune princesse. Elle rêvait de Paris, de longues promenades au bras d’un courtisant romantique à l’accent chantant, comme ceux qu’Edith lui conte dans son Ipod dernier cri. Lille n’est qu’une étape, le temps de se faire un petit budget assez conséquent pour monter à la capitale. Et puis la bourse obtenue n’est valable que pour le programme Erasmus de Lille. Alors, bon, l’occasion était trop de bon augure pour ne pas la saisir. Quitter sa ville natale, quitter son père qu’elle abjecte plus que tout depuis qu’il est allé voir si le gazon était meilleur ailleurs que chez sa mère, qui fait pousser depuis le sien à coups de bourbon. Oui, c’est ça, quitter et reconstruire ailleurs.
Et puis l’architecture de cette ville la rassure tous comptes faits. Il n’est pas très différent de celle qu’elle connait, bien que plus magnifié à ses yeux. Et le trajet dans le Vieux Lille qui l’amène à son rendez-vous ne fait qu’amoindrir ses doutes à chaque pas : oui décidemment, cette ville serait celle de la renaissance, elle le sait, elle en est sûre.
L’imposante porte face à elle a le don de l’inquièter soudainement bien qu’elle soit également rassurante. Une immense demeure aristocratique, signe que la famille qui vient de l’engager au pair sur Internet n’est pas n’importe quelle famille. Des gens cultivés sûrement… L’idéal quand on est une jeune provinciale perdue qui souhaite découvrir une nouvelle contrée. Oui, mais si justement elle n’arrivait pas à s’intégrer et se fondre dans le paysage de tant de luxe. Mais elle n’a plus d’autres choix que de sonner… La porte s’ouvre non sans un temps d’attente assez certain, d’une nonchalance et d’un agacement assez perceptibles.
L’homme planté devant elle, d’allure austère mais très séduisant semble avoir à peine la quarantaine. Habillé d’un costume noir, la cravate défaite, il ne ressemble en rien au stéréotype du bourgeois qu’elle s’était fait. Le regard sombre, une barbe de trois jours plus négligée que travaillée lui semble plutôt douteuse mais n’enlève rien au charme et au sex-appeal de ce dernier.
« Hallo, Ich bin Anna »
En guise de réponse, elle doit se contenter d’un signe de tête l’invitant à entrer. Elle suit donc l’homme au travers de l’immense loft étonnement décoré : une modernité de goût qui tranche avec le côté typique de la demeure. Tout est silencieux, les lumières tamisées confèrent à la pièce un côté intimiste et très serein. Sur la table basse gisent quelques cadavres de bouteilles de bières. Ne la voilà pas trop dépaysée…
Il lui tarde de faire plus ample connaissance avec son employeur qui n’a ouvert la bouche que pour lui indiquer la fonction de chaque pièce et le nom de son chat : Daphnée . Quelle drôle de nom pour un chat, pensait-elle … On dirait plus le nom d’une muse de l’antiquité, ou d’une ex déchue rangée sur l’étagère d’un Apollon … Elle se dit qu’elle ne manquerait pas creuser cette dernière piste.
« Warum avez-vous prendre une fille qui sprechen allemand pour vos kinders? » s’ose t-elle à demander d’une franllemand hésitant mais parfaitement compréhensible.
« Qu’est ce que ça peut vous foutre ? »
Elle n’était pas sûre de bien comprendre la réponse mais sourit poliment, sûre de l’intérêt que son interlocuteur porte à son cursus et ses aptitudes. Elle savait que le moment d’exposer ces derniers arriveraient, elle avait appris son texte par cœur, dans l’espoir de faire bonne impression.
« Je suis née à Munich mais je viens d’une petite ville à côté. J’ai une grande expérience dans la garde d’enfants, j’ai moi-même … »
« Bon, écoutez, votre vie je m’en fous royalement. Je ne vous ai choisie que parce que vous étiez une petite blonde à couettes, allemande et que vous pouviez venir de suite. C’est tout, le reste après, je m’en fous… »
Une fois de plus, elle n’avait compris que la moitié de la phrase mais elle savait maintenant que son minois sur la photo avait fait mouche. Ses joues se mirent à rougir d’une naïveté touchante. Il avait aimé ses couettes sur la photo. Une photo prise il ya des années lors d’une fête de la bière prise avec ses parents lorsqu’ils étaient encore unis.
« Où est votre femme ? » s’autorisa t-elle à sortir à bout de lèvres.
« Elle est morte, et je vous interdis d’en parler. Les enfants seront là dans une heure. La mère va les déposer, je dois partir. Je reviens à 19h, après la fermeture du salon, tâchez que le dîner soit prêt. »
Il est veuf… Cool, il est veuf ! Cette pensée ne dégageait aucun sentiment de honte ou de culpabilité chez la jeune fille. Un veuf avec deux enfants, beau, riche, énigmatique est un parti idéal. Aucun risque de voir revenir l’amour perdu. Et quand bien même il n’aurait pas fait son deuil, elle était au moins sûre que la morte ne ferait pas sa réapparition de si tôt.
Ce soir là, il n’était rentré que très tard, n’avait dit mot à la vue du dîner. Ses enfants, bien qu’en larmes avaient été couchés dignement. Il ne pouvait qu’être satisfait de sa présence. Donc oui, ce soir là, c’est le cœur en joie et la main lancinante qu’elle s’endort dans son grand lit fraîchement dressé, rêvant à sa nouvelle vie qui commence...
Le lendemain, elle s’était levée avec la ferme intention de faire chavirer le cœur de son employeur. Telle l’ingénue qu’elle était, elle refit à la perfection les deux longues couettes blondes de son enfance et sa pavana dans une petite robe fleurie, à la pointe de la mode parisienne. Les enfants étaient déjà levés mais ils n’étaient guère plus l’objet de son attention. Elle les fit rapidement déjeuner un repas bien loin de ses racines salées. Déjà leur grand-mère les était venue les chercher pour les conduite elle ne sait où. Lui était descendu dans son éternel costume noir, la cravate toujours vrac. S ans même un bonjour ni un regard sur son apparence savamment étudiée, il partit pour la journée. Déçue, elle se demandait pourquoi il l’avait engagée mais préféra se dire qu’étant donné que c’était les vacances, cela était normal que les enfants soient absents. Et lui était partit sur un salon à ce qu’elle avait compris… Elle en déduit donc qu’il était un commercial ayant réussi dans sa branche.
Il rentra le soir très tard. Les enfants étaient couchés mais elle l’avait attendu non sans refaire une beauté. Ses cheveux étaient détachés, sa robe un peu plus entrouverte. Les yeux de l’homme étaient tirés plus que jamais, le regard sombre mais qui ne manqua pas de se poser sur son décolleté. Il ouvrit une bouteille de champagne et lui tendit une coupe. Cela a marché, pensa t-elle, ravie !
La suite de cette soirée, elle ne s’en souvenait presque plus tant les choses se sont enchaînées… Elle s’était rapidement retrouvée nue sous ses mains. Il lui avait fait l’amour toute la nuit. Sa première nuit d’amour … Un rien effrénée, un rien brutale parfois. Mais cela n’avait pas été pour lui déplaire à vrai dire. Jamais elle n’aurait imaginé cela comme cela, elle la romantique ignorante tant il lui avait fait découvrir un monde et des possibilités jamais soupçonnées pour une jeune fille à l’éducation prude. Combien de fois avait-elle pu jouir ? La sensation de sa barbe naissante sur son corps, cette façon d’empoigner sa chevelure de façon ferme mais sans douleur. Sa façon de mettre en scène, en tous lieux et en toutes positions leurs étreintes l’avait surprise comme s’il voulait réaliser l’ensemble des ses fantasmes en une seule nuit avec elle, l’Elue. Un peu comme si il les avaient déjà vécus et qu’il voulait les reproduire à l’identique . Haaaa les mecs et leurs pornos pensa t-elle !La présence des enfants dans la pièce adjacente ne les avaient pas stoppés dans leur élan frénétique. Il lui avait d’ailleurs interdit de parler, ni de crier, pour ne pas les réveiller. Et c’est finalement qu’au petit matin qu’elle s’était endormie dans son lit.
Le réveil deux heures après fut difficile. Elle avait mal, était courbaturée. Mais elle était heureuse. Elle était rentrée dans le grand monde de façon fracassante. Ses couettes étaient défaites malgré le soin qu’elle avait pris à les refaire la veille à sa demande. L’autre moitié du lit était déjà froide. Il devait être partit chercher des croissants. Elle sentait d’ailleurs déjà le bon fumet du lait chaud lui emplir les narines. Elle resta un bon moment blottie contre le long traversin. En à peine deux jours, elle avait réalisé son rêve. Elle était tombée éperdument amoureuse du plus bel homme de la terre à ses yeux, et père de deux beaux enfants qu’elle aimerait comme les siens.
Elle s’empressa de descendre à la cuisine retrouver sa nouvelle famille. Il était là avec les enfants. Il ne l’embrassa pas, ne lui adressa pas un mot ; par discrétion pour sa progéniture. Tous les trois étaient sur leur 31, bien qu’apprêtés sombrement. Il s’était rasé de près. Elle fut touchée de cette délicate attention qui ne le rendait que plus beau et se permit de lui redresser son nœud de cravate sans qu’il ne bronche.
« Les enfants, montez dans la voiture, j’arrive. N’oubliez pas les fleurs… »
Sa voix avait été ferme et douce comme ce qu’il avait pu lui montrer hier. Il s’approcha d’elle et planta son regard dans le sien.
« Ecoute, tu prends tes affaires et tu te barres. Je ne veux plus jamais entendre parler de toi. Tu prends ton chèque et tu te casses. Sois partie à mon retour. »
Cette fois ci, elle craignait d’avoir tout compris à ses mots. Une sensation de chaleur vite remplacée par un froid glacial la transperça. Aucun mot, aucune larme ne purent sortir de ce corps figé d’effroi. Elle les regarda partir dans la grande Cadillac noire de collection sur laquelle trônait un magnifique bouquet de lys blancs. Elle l’avait vu ce matin dans l’entrée et avait pensé qu’il lui était destiné. Où pouvaient –ils se rendre si bien habillés tous les trois ? Pourquoi, pour qui s’était-il rasé et parfumé ?
Elle se précipita dans le bureau de l’homme décidée à tout saccager. Et alors qu’elle s’apprêter à éventrer le petit fauteuil empire, son regard se posa sur une enveloppe, posée près d’un cendrier. Jamais elle n’avait soupçonné qu’il puisse fumer. Elle remarqua quelques traces de rouge à lèves sur les quelques mégots de mentholées. Sur cette enveloppe, elle pouvait lire :
« Mon Cher Amour »
Avait-il essayé de lui écrire une lettre pour lui expliquer son attitude avant de se rétracter pour la manière forte ? Elle s’assied pour l’ouvrir. Cela ne fut pas nécessaire, elle était déjà décachetée. Elle était datée d’il ya trois jours… Ils ne se connaissaient que depuis deux seulement… Le cœur au bord des larmes, elle ne pu s’empêcher de lire ce courrier qui ne lui était clairement pas destiné :
« Mon Cher Amour,
Voilà des mois que nous essayons de nous sauver, de nous convaincre l’un l’autre sans jamais y arriver. Nous devons nous rendre à l’évidence, nous nous aimons mais nous nous détruisons en restant l’un auprès de l’autre. JE te détruis. Je suis malade. D’ici peu je ne serai plus la jeune femme aux longues couettes blondes que tu as séduite à ce concert il y a près de dix ans à Berlin. Je ne serai plus qu’une ombre de moi, fade et inerte… Je ne veux pas que tu gardes une telle image de moi. Garde en souvenir chaque lieu de cette maison où nous nous sommes aimés.
Je te laisse les enfants comme souvenir de moi, de nous … Et ce petit chat abandonné que j’ai trouvé ce matin près de l’étang. Tu me connais, je n’ai pas su le laisser sur le bord du chemin. Peut-être saura t-il les réconforter.
Aujourd’hui, j’ai pris la décision de partir pour toujours. Par respect de notre amour et de tout ce que nous avons construit ensemble…
Ta Daphnée , qui t’aimera encore par l’au-delà … »
Elle feint de ne pas comprendre… De trop comprendre sûrement. Le salon, le costume noir, les lys, les mises en scène en silence … Et ces enfants aux larmes intarissables… Elle prit le téléphone à côté d’elle pour composer le numéro de son père mais le reposa finalement…
Elle replia la lettre, les mains tremblantes lorsqu’elle vit qu’il y avait un postscriptum derrière la lettre :
« Et n’oublie pas d’acheter des lames pour ton rasoir… Tu sais combien je déteste que tu paraisses négligé, on dirait Delerm ! Je ne serai plus là pour te le rappeler… Daph. »
Alors la petite valise trainante sur les pavés du Vieux Lille, elle regagne le guichet près de la fontaine et demande d’une voix dépourvue d’espoir d’être un jour heureuse :
« Le prochain train pour Munchen s’il vous plait ? »
Dul, le10 Juillet 2011