" T'es à croquer"

Publié le par Dul

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Un lundi d’Août, elle est encore là… Fidèle à son poste comme toujours. Il n’est pas tard, c’est vrai, il n’est que 18 heures. Mais bon, un lundi, c’est déjà mort habituellement… Alors en plus au mois d’Août. Tout le monde est en congés, aucun service ne fonctionne. Mais bon elle ne s’emmerde jamais. Le calme ambiant lui permet de finir ses quelques dossiers au calme, de préparer ses rendez-vous du lendemain et de savoir qui elle va bien pouvoir convoquer dans son bureau pour lui tirer les oreilles. Les collègues sont repartis depuis près d’une heure. Ils doivent déjà être à l’apéro ou dans les bras de leurs hommes. Pour sûr vu le temps qu’il fait ! Ni trop chaud, ni trop froid. Une petite brise évite l’asphyxie qui règne habituellement dans ces bureaux reculés, aux vitres sans teint mais qui laissent entrer la lumière et par conséquent la chaleur. Mais là, ça va. Même son jeans ne lui colle pas à la peau, c’est déjà ça. Non franchement, elle est bien, sereine et plutôt heureuse d’être là, sans qu’on l’emmerde. Une petite clope par contre ne serait pas de refus.

 

Alors là voilà sur le petit parking, près des bureaux. Une clope. Une deuxième peut être. Un peu de verre pilé dans un coin, signe des dernières beuveries du voisinage. La routine . Elle ne s’en étonne même plus. Faudra juste faire gaffe de ne pas rouler dessus comme la dernière fois. 500 euros de pneus non remboursés par l’employeur, merci bien. Mais ça va, elle a pris soin de garer sa voiture près des bureaux, et loin des projectiles. Une deuxième clope. Le parking est désert, pas un bruit. Le café d’en face est fermé, la pharmacie aussi. Vive le mois d’Août !

Un détour par les toilettes, eux aussi à l’extérieur et il faut bien retourner bosser. Un coup d’œil à sa montre fait tomber le verdict, il lui reste une heure quarante cinq avant de repartir. Une routine parfois pesante. Comme toujours, elle a pris soin de fermer à clef en sortant. Elle est seule, il ne faudrait pas que quelqu’un tombe sur un dossier confidentiel. Et puis si on rentrait, personne ne le verrai. Le temps de mettre la clef dans la serrure et de pester contre cette dernière, fracturée le matin même par des inconnus, et voilà qu’elle pousse enfin cette lourde porte. Et entre.

Enfin, elle rentre un peu plus vite que prévu. Une masse vient de la pousser vers l’intérieur. Pas le temps de comprendre, pas le temps de réagir. La voila déjà au sol, à quatre pattes, non sans avoir fait baldinguer au passage un énorme extincteur qui s’écroule dans un bruit sourd. Pas un son, pas un cri. La violence du coup qui vient de lui être porté dans les deux épaules lui a cloué le bec et les poumons.  Un élan de survie la fait se relever, empoignant l’extincteur bien trop lourd pour elle. Lui balancer en pleine gueule à cette créature. Mais à peine est-il levé que déjà il retombe sur elle. La créature l’a vue venir, retour du bâton. Prenant appui sur les quelques frêles chaises de la salle d’attente, elle tente de fuir. A demi relevée, elle attrape la poignée de la porte vitrée devant elle, la séparant d’une énième salle d’attente.. Accéder au bureau, trouver un objet dessus contendant, histoire de neutraliser la bête. Enfin elle ouvre cette foutue porte ! Se relève !

 

Mais de nouveau, une douleur dans le pli du genou la fait chuter. Et une autre sur son crâne… La revoilà à terre, couchée à plein ventre. Elle a mal… Mais rampe malgré tout, droit devant elle. La porte de l’entrée s’est reclaquée mais déjà elle ne la voit plus de là où elle est. Coincée dans un renfoncement, à l’abri des regards, elle la sent au dessus d’elle, imposante, violente… Une bête d’une férocité qui déjà l’a plaquée sur le dos, couchée sur elle de tout son poids , sa main noire gantée de cuir sur la bouche. Elle ne criait pas de toutes façons. Mais il ne veut visiblement pas qu’elle lui parle.

C’est alors que leurs regards se croisent… Alors c’est donc un Homme cette créature. Un Homme dans toute sa splendeur. Elle voit à peine son regard à travers le fumé de la visière de son casque. Un casque énorme, noir orné de flammes bleues toutes justes bonnes à décorer les saxs tunnées. Un casque qui l’assaille de coups sur le front… Alors c’est ça un Homme… Qui se cache le regard quand il frappe une femme au sol qui ne se défend pas. Il est lourd en plus, de tout son poids mort sur elle. Presque étouffant. Seul son avant bras est posé au sol, maintenant toujours fermement sa bouche. Elle a beau essayer de mordre, le cuir d’un gant de motard est décidemment robuste. Et son blouson, d’un froid glacial… Oui, là en plein été, elle a froid sous cet homme. Elle ne crie pas, résignée. Elle sait ce qu’il va se passer. Il va la violer, peut être l’achever… Que fera t’elle si elle s’en sort, qui préviendra t-elle en premier ? Son patron, son ami, la police… Que psy va-t-elle aller consulter pour être sûre de pouvoir revivre après ça… Un défilé de question qui l’assaillent déjà.

 

Mais une chaleur anormale la fait tressaillir…  Sa deuxième main n’est donc pas gantée… Elle la sent, remonter frénétiquement sous son corsage bien trop épais au goût de cette chose, bien trop fin à son propre goût… Il ne peut le déchirer ce corsage. Il essaye bien, mais n’y arrive guère… Déjà sa sale patte effleure sa poitrine. Il pue la sueur, il pue l’alcool. Il pue la haine. Il pue. La mai vient de descendre… Dieu qu’elle remercie le ciel d’avoir hésité longuement entre une jupe et son fameux jeans… Dieu qu’elle le remercie d’avoir opté pour ce dernier. Déjà, il a déboutonné les trois pauvres boutons que peut comporter un Lévis. Pourquoi ils n’en mettent pas plus bordel ! Promis, dès que cela sera fini , son premier coup de fil sera pour la styliste de la marque. Son corps est raide, gainée au plus fort qu’elle peut. Pas question qu’elle le laisse accéder à son intimité. Jamais. Un dernier essai de vrille de la tête lui vaut une belle représaille. Son cou vient de se lacérer. Et déjà , elle sent sur son petit ventre une chaleur qui lui fait sortir la gerbe de ses entrailles. Ravalée aussi sec…

 

La porte vient de s’ouvrir. Elle ne la voit toujours pas, elle l’entend juste. Elle doit absolument protéger la personne qui vient de franchir le seuil de cette porte. Il va s’en prendre aussi à elle. Alors dans un dernier souffle elle crie… «  Sauvez vous, partez vite ! »

Mais déjà la main est retombée violemment sur sa bouche. La porte ne s’est pas reclaquée. A la place, une voix se fait entendre, paniquée… «  Stop, elle on ne la touche pas, elle est bien ! On ne la touche pas ! » Qui est-ce ? Un sauveur ? Non un complice, aussi immonde que l’homme sur elle. Mais un sauveur malgré tout. Déjà la main et le corps de l’homme se font plus frêles, plus hésitants… Enfin il plante son regard dans le sien… Le temps comme suspendu.  «  Je te préviens, tu la fermes et tu bouges pas tant que l’on se casse, c’est clair ! »

 

Juste le temps de vérifier qu’elle ne gueulera pas… Que déjà il la libère de son étreinte. Un dernier «  Désolé » murmuré  et en un éclair, la bête a fuit, jetant sur elle et son passage tout ce qu’elle a pu trouver pour l’empêcher de bouger. Elle ne l’aurait pas fait de toutes façons. Enfin la porte se reclaque. Les deux hommes s’en sont allés. Le silence si reposant de l’été retombe, lourd à mourir.

 

Combien de temps est-elle restée là , prostrée ? Une éternité. Le téléphone sonne. Dans le vide. Elle n’ose plus broncher. Sa boss était au bout du fil pour s’assurer qu’elle  n’était pas partie plus tôt, elle la consciencieuse. La non réponse lui vaudra sûrement se s’expliquer. Une fois la sonnerie tue, elle se précipite enfin vers la porte pour la verrouiller, définitivement.

 

Le couloir est sans dessus dessous… L’extincteur, les chaises… Son corps lui fait mal… Son visage enflé, piquant, la brûle. Elle saigne… Le temps de se refermer les boutons, le coeur et l’âme qu’elle attrape le téléphone. Elle ne se pose plus la question de qui elle doit appeler… Machinalement elle compose le numéro de son collègue et ami d’un autre service tout proche, médecin. Il est déjà parti. «  Non non, je rappelerai demain, c’est pas grave ». Alors comme toujours, elle appelle son père, toujours là quand elle a eu une merde à gérer. Il arrive. Elle prévient sa patronne quand même.

Tout s’enchaîne et continuera de s’enchaîner très vite. Sa vie vient de basculer… Face à elle, répondant machinalement aux tonnes de questions de la police, de ses patrons, elle fixe une affiche qui vante son service et son boulot, à peine éffleurée par la violence de la scène qui vient de se passer : «  Vous êtes ici dans un service de violences faites aux femmes, vous êtes en sécurité, une éduc va vous accueillir ».  Face à elle, ce père silencieux, meurtri à qui elle ne peut pas tout dire… Et à terre, sa  petite chaîne en or cassée, à côté de son paquet de clopes « de putes », sur laquelle trône un médaillon en forme de Petit Lu avec écrit dessus «  T'es à croquer ».

 

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